ART ROYAL
S’engager
à présenter une planche sur l’Art royal procède d’un pari, plus que d’un simple
travail spéculatif, tant il et vrai que de l’expression inscrite dans nos
textes de référence, mais plus encore son usage emphatique par des F\M\ connus ou moins
rayonnant, nous en fait apparaître un sens aussi important qu’obscur.
L’expression
« Art royal » est fort ancienne. On la trouve déjà chez Platon, dans
le dialogue intitulé Le politique
avec pour sous-titre De la royauté,
pour désigner les compétences que doit posséder un homme ou une femme politique
pour produire de l'unité dans une cité qui est fondamentalement plurielle.
Bien
évidemment, le sens platonicien ne correspond pas à l’objet de la planche de ce
soir, mais son évocation est importante, à deux titres au moins, pour éclairer
ce que peut signifier, pour nous F\M\, l’Art royal.
Importante,
d’une part, pour situer historiquement l’usage de l’expression car l’emploi de
ces deux mots a connu de fortes fluctuations sémantiques au cours des
différentes périodes de l’histoire et il est bon de s’attacher à fixer quelques
points de repères qui en ont marqué l’évolution.
Importante,
d’autre part, car le sens platonicien intègre déjà, dans l’Art royal, deux
caractères que nous retrouverons plus tard : la référence au pouvoir et la
recherche de l’unité.
Mais
commençons par nous intéresser à l’emploi du mot, aujourd’hui, chez des auteurs
qui publient sur le sujet.
Jean-Pierre
Bayard, dans son ouvrage bien connu Symbolique
maçonnique traditionnel, commence ainsi la conclusion du tome 1 consacré aux Loges bleues : « Le grand art de la F\M\, l’Art royal, est sans
doute l’art de la vie. »
Dans
l’ouvrage L’art royal de la
franc-maçonnerie, Jean Onofrio écrit, là encore comme première phrase de
conclusion : « L’Art royal œuvre à la reconstitution de l’Unité et au
maintien de la cohérence du vivant afin que la lumière circule, soit transmise,
et que les forces créatrices continuent à vivifier le monde. ».
Edouard
Plantagenet, dans ses Causeries
initiatiques, énonce, dans le paragraphe consacré à ce sujet :
« L’Art royal est donc celui qui mène l’homme à la perfection humaine. Il
ne s’exerce pas à des fins supra-terrestres et reste ainsi spécifiquement
maçonnique. ».
Art de la
vie, circulation et transmission de la lumière, force créatrice, perfection
humaine, son caractère maçonnique, autant de concepts englobant et d’attributs
superlatifs pour définir et qualifier l’Art royal qui nous donnent le vertige
si nous tentons de définir ce qu’il représente par son contenu et ses
propriétés.
Il ne
s’agit pas, à ce stade, d’engager une discussion sur le bien-fondé des
définitions qu’en donnent ces auteurs, mais de souligner la difficulté pour le
nouvel initié, peut-être aussi pour le vieux M\, ou encore pour le
profane qui cherche à comprendre la démarche maçonnique, de s’approprier l’idée
véhiculée par l’expression « Art royal ».
Dans bien
des cas, l’Art royal est employé avec cette acception globalisante, voire
totalisante, dont on a du mal à cerner les contours et le contenu. On peut même
la voir, dans certains cas, utilisée comme synonyme de Franc-maçonnerie.
Jules
Boucher publie en 1948 son ouvrage de référence qu’il intitule La symbolique
maçonnique ou L'art royal remis en lumière …
Nous le
voyons, la plupart des auteurs confèrent à l’Art royal une signification très
large. Le but de cette planche sera donc de tenter de baliser le champ des
significations couvert par l’expression pour permettre d’en construire une représentation
structurée.
Dans un
souci de méthode, nous commencerons notre parcours dans le labyrinthe des
significations, en nous plongeant dans les origines de la F\M\. En effet, même si l’expression
Art royal a pu exister antérieurement
aux obédiences et aux loges ou encore dans d’autres domaines ou d’autres
pratiques, il importe de pouvoir situer précisément l’avènement de cette notion
dans la filiation maçonnique.
On trouve
le premier emploi de ce vocable en 1723, dans Les Constitutions d’Anderson, où il est cité pas moins de 11 fois.
Dans quel contexte James Anderson est-il amené à écrire ces fameuses Constitutions et sur quoi s’appuie alors
la référence à l’Art royal ?
Avant ce
texte, bien des documents avaient été écrits pour régler la vie des ateliers
maçonniques qui constituaient ce que nous appelons aujourd’hui les Anciens devoirs.
Dès le 13e
siècle, nous avons connaissance de la rédaction de textes qui régissent la
maçonnerie opérative : Les statuts
de Bologne en 1248 qui règlementent la Société des Maîtres du mur et de la
charpente ou Le livre des métiers en
1268 qui organise à Paris les professions de maçons, tailleurs de pierre,
plâtriers et morteliers.
Mais c’est à la fin du
14e siècle qu’apparaît pour la première fois, mêlé aux statuts de la
profession, un récit mythique qui fonde la corporation des maçons opératifs
comme continuateurs et dépositaires d’une science et d’une technique qui plonge
ses racines dans la plus haute antiquité. Le manuscrit Regius – ainsi dénommé car, de rédaction anonyme, il faisait partie
des archives royales – est considéré comme le plus ancien document maçonnique
connu.
Ecrit en 1390, ce texte
est constitué de 794 vers octosyllabes, en rimes dites plates, c’est-à-dire
dont chaque paire de vers consécutifs se terminent par le même son. Cette
structure versifiée correspond moins, selon les philologues, à de la poésie
qu’à un usage répandu à l’époque d’utiliser ce procédé de répétition phonétique
pour une meilleure mémorisation du texte. Ce qui tend à valider l’idée selon
laquelle la tradition se transmettait essentiellement de façon orale.
Ce
manuscrit comprend plusieurs parties qui traitent des valeurs morales au sein
de la guilde des bâtisseurs, des statuts de la corporation des maçons, mais
également – et c’est là l’intérêt particulier de ce texte – de l’histoire
mythique de la Maçonnerie ainsi que des sept arts libéraux.
Parallèlement,
l’Europe médiévale, autour des années 1400, connaît un véritable essor dans les
domaines artistiques de la bijouterie, de l’orfèvrerie, de l’enluminure, de la
statuaire et, bien sûr, de l’architecture avec le style gothique.
Dans une
étude sur la période, publiée en 2006, Michèle Tomasi, historienne des arts de
l’Université de Lausanne, explique l’effervescence artistique de l’époque.
« La période se caractérise par l’intensité
et la fréquence des rapports entre les commanditaires et par la mobilité des
artistes. On connaît bien désormais l’importance et l’étendue des réseaux qui
assuraient la circulation des hommes et des objets, réseaux tissés par les
alliances entre les familles princières, mais aussi liens familiaux ou
solidarités régionales qui poussaient les artistes à se soutenir les uns les
autres.
L’utilisation de carnets de modèles – qu’on
transportait, donnait, héritait, volait – assurait la diffusion de formules
iconographiques et de solutions de style.
Une catégorie de commanditaires mérite sans
doute d’être singularisée, celle des grands ecclésiastiques. Au sein de ce
groupe, la référence éventuelle aux pratiques en vogue à la cour cohabite avec
le poids de modèles de commande traditionnels et prestigieux : d’un grand
prélat on attend normalement qu’il se soucie de la magnificence de son église.
Ce côté institutionnel, pour ainsi dire, de la commande ecclésiastique est bien
lisible dans les choix des évêques anglais, dont la générosité profite, tout au
long des 14e et 15e siècles, à leurs cathédrales et aux
grands collèges universitaires qu’ils fondent. »
Une autre
historienne, Christine Desgrez, dans son ouvrage Vivre au Moyen-Age : La France en 1400, décrit en ces termes
l’époque.
« Le long règne de Charles VI (1380-1422)
est marqué par une éclosion artistique tout à fait exceptionnelle. Le Moyen-Age
se termine, on s'achemine vers la Renaissance, la capitale est à son apogée.
Protégée du reste du royaume par d'épais murs fortifiés, elle abrite un
épanouissement artistique sans précédent et devient le principal lieu
d'approvisionnement des princes, tels que les ducs de Berry et de Bourgogne, en
œuvres d'art. Les poètes et les musiciens gagnent l'enthousiasme de la Cour,
les orfèvres créent des pièces toujours plus somptueuses, les enlumineurs
réalisent des livres précieux, tant par leur contenu que par la richesse de
leurs illustrations. »
Ainsi
l’introduction des mythes et des arts libéraux en maçonnerie opérative est
contemporaine d’un essor artistique qui a, sans nul doute, contribué à enrichir
les références culturelles maçonniques comme à dynamiser la vie des confréries
de bâtisseurs.
Dès 1410,
un deuxième texte vient renforcer cette acculturation des maçons opératifs aux
mythes fondateurs, le manuscrit Cooke,
texte également anonyme ainsi désigné en raison de son éditeur Matthew Cooke.
Nous
sommes donc en présence, au cours de cette période fin 14e début 15e
siècle, d’une véritable mutation des ateliers opératifs qui intègrent alors,
dans leurs références communes, des mythes antiques et les arts libéraux.
L’histoire
(légendaire) du métier de maçon y est exposée en faisant remonter son origine à
Adam et son fils Caïn.
Pythagore,
Hermès, la construction de la tour de Babel sont évoqués dans cette longue
chaîne de transmission du savoir des constructeurs.
L’architecture
gothique des cathédrales est présentée comme reprenant plusieurs éléments de la
construction du temple de Salomon.
Les Sept Arts Libéraux, c'est-à-dire non
serviles, y sont détaillés. Il y est précisé que les connaissances propres à
ceux-ci étaient inscrites dans les deux colonnes de la connaissance.
La
Géométrie – avec Euclide récemment redécouvert – est particulièrement mise à
l’honneur comme base de l’art du maçon. Son origine égyptienne, liée à la
mesure de la Terre, y est affirmée.
On le voit,
bien qu’encore opérative, l’initiation maçonnique ne consistait plus seulement
à transmettre les secrets du métier dans le respect de certaines valeurs, mais
visait aussi à l’inscrire dans une tradition incorporant sciences, mythes et
symboles.
C’est
trois siècles plus tard, en septembre 1721, que James Anderson est mandaté par
la Grande Loge, récemment constituée à Londres par la réunions de quatre loges
spéculatives, pour écrire une histoire de la F\M\. Celle-ci est publiée
en 1723 sous le nom de The Constitutions
of the Free-Masons.
L’œuvre
d’Anderson reprend les éléments mythiques des premiers textes en précisant
certains passages, en modifiant d’autres, en en rajoutant de nouveaux.
En voici
quelques extraits en trois temps.
Premier
temps, les origines dans la haute antiquité.
« Les Israélites, à leur sortie d’Égypte,
constituaient un royaume de Maçons, bien instruits sous la conduite de leur
Grand Maître Moïse qui, dans le désert, les réunissait fréquemment en Grande
Loge régulière, et leur donnait de sages Obligations et Règlements qu’ils
auraient dû bien observer. »
« Le Temple du Dieu éternel, à Jérusalem
avait été commencé, et achevé, à l’étonnement du monde entier, dans le court
laps de temps de sept ans et six mois, par cet homme très sage, ce très
glorieux roi d’Israël, ce prince de la Paix et de l’Architecture qu’était
Salomon. »
« C’est à juste titre qu’il fut considéré
comme étant de loin la plus belle œuvre de Maçonnerie de la terre, et la plus
grande merveille du monde. »
« Et quand le Temple du vrai Dieu eut fait
l’admiration de tous les voyageurs, qui le prirent pour un modèle parfait,
ceux-ci entreprirent à leur retour de rectifier l’Architecture de leurs propres
pays. Ainsi, après la construction du Temple de Salomon, la Maçonnerie
progressa-t-elle dans toutes les nations voisines ; car les nombreux artistes
employés par Hiram Abif se dispersèrent, après son achèvement, en Syrie, en
Mésopotamie, en Assyrie, en Chaldée, à Babylone, chez les Mèdes, en Perse, en
Arabie, en Afrique, en Asie Mineure, en Grèce, et dans les autres pays d’Europe
où ils enseignèrent cet Art libéral aux enfants nés libres de personnages
éminents.
Leur dextérité permit aux Rois, Princes et
Potentats de construire de nombreux édifices superbes et de devenir Grands
Maîtres, chacun sur son propre territoire, et ils rivalisèrent à exceller dans
cet Art Royal. »
Deuxième
temps, l’ancrage en Ecosse et en Angleterre.
« Les rois d’Écosse ont beaucoup soutenu
l’Art royal, depuis les temps les plus anciens jusqu’à l’union des [deux]
Couronnes ; on le constate d’après les vestiges des édifices célèbres de cet
ancien royaume, et par les Loges qui s’y sont maintenues sans interruption
durant plusieurs centaines d’années ; leurs archives et leurs traditions
attestent du grand respect de ces rois pour cette honorable Fraternité, qui a
toujours donné maintes preuves de son amour et de sa loyauté.
C’est de là que vient l’ancienne santé portée
par les Maçons écossais: Que Dieu bénisse le Roi et le Métier !
L’exemple royal ne fut pas ignoré par
l’aristocratie, la petite noblesse et le clergé d’Écosse, qui s’unirent en
maintes circonstances dans l’intérêt du Métier et de la Fraternité, les rois
étant souvent les Grands Maîtres, jusqu’à ce que les Maçons d’Écosse aient été
encouragés à désigner un Grand Maître et un Grand Surveillant permanents,
recevant leur salaire de la Couronne et reconnus comme tels par tout nouveau
frère du royaume, lors de son admission. »
Troisième
temps, un message universel.
« On pourrait démontrer, si nécessaire, que
de cette ancienne Fraternité, les Sociétés (ou Ordres) chevaleresques, de même
que les Ordres religieux, ont emprunté, au cours du temps, beaucoup d’usages
solennels ; aucun d’eux n’a en effet été mieux fondé, plus correctement établi,
ou n’a davantage respecté ses lois et ses obligations que les Maçons acceptés
l’ont fait. Au cours des âges et dans chaque pays, ils ont maintenu et propagé
leurs engagements, d’une façon qui leur est propre, à laquelle ne peuvent
accéder les plus savants et les plus instruits, bien que ces derniers aient
souvent tenté d’y parvenir ; ils se reconnaissent et s’aiment les uns les
autres, même sans le secours de la parole, ou en parlant des langues
différentes.
Les libres nations britanniques sont délivrées,
aujourd’hui, des guerres civiles et étrangères et jouissent des fruits
délicieux de la paix et de la liberté. Elles ont largement, depuis peu, laissé
libre cours à leur génie florissant pour tous les genres de la Maçonneries, et
réveillé les Loges endormies de Londres. Cette belle métropole s’enrichit,
comme d’autres régions, de Loges particulières de valeur, qui tiennent des
assemblées trimestrielles et une assemblée générale annuelle. Les formes et les
usages de la très ancienne et vénérable Fraternité y sont enseignés, l’art
royal dûment pratiqué, et le ciment de la Fraternité préservé ; si bien que
l’ensemble du corps ressemble à une arche bien construite. »
Après la
lecture de ces passages, on perçoit la manière dont Anderson procède pour
donner sens – ou plutôt des sens – à l’Art royal. Car en effet, la
signification de l’expression évolue avec les différents moments du texte.
Il
convient, en premier lieu, d’avoir à l’esprit que cette formule n’est attestée
dans aucun des nombreux textes des Anciens
devoirs avant Anderson. On peut donc émettre l’hypothèse que celle-ci est
nouvelle aux oreilles des F\M\ de son époque et que
James Anderson, à travers cette commande qui lui a été adressée de produire un
texte fondateur de la F\M\ spéculative, a pour objectif
de construire un concept maçonnique nouveau, qui prend corps dans cette formule
de l’Art royal, pour exprimer une idée identificatrice de la F\M\ ayant valeur de
synthèse.
On peut
comprendre une telle démarche. Pour la première fois dans l’histoire, des loges
s’étaient rassemblées pour créer une Obédience, traçant ainsi un sillon dont on
connaît aujourd’hui la fécondité. Mais pour réussir à unir des maçons libres
dans des loges libres, encore fallait-il en appeler à une idée supérieure, à
forger une représentation suffisamment forte pour qu’elle puisse être partagée
par tous.
C’est la
fonction qu’a pu remplir l’Art royal.
En
élaborant ses Constitutions, Anderson
fabrique cette représentation unificatrice, sorte de phare de la pensée
maçonnique qui rayonne dans l’espace et défie le temps.
Comment y
est-il parvenu ?
Pour
mettre à jour la rhétorique utilisée par James Anderson pour faire passer ce
nouveau concept, il faudrait travailler en profondeur sur le texte avec l’aide
et les compétences de linguistes. Mais nous pouvons modestement apporter
quelques réponses à partir des passages qui ont été cités.
Tout
d’abord, Anderson puise dans le mythe, bien connu par les Maçons, du Temple de
Salomon pour désigner le savoir de l’architecte et du bâtisseur par l’Art
royal. Art pour le constructeur, royal pour Salomon.
Il apporte
ensuite une explication de sa diffusion à l’ensemble des pays, fondant ainsi
une filiation. Les bâtisseurs de cathédrales et leurs continuateurs spéculatifs
sont donc dépositaires de cet Art royal.
Le rappel
que les rois furent souvent des Grands Maîtres provoque une assimilation entre
pouvoir royal et art des bâtisseurs renforçant ainsi l’expression Art royal.
Dans le
même mouvement, Anderson évoque la réciprocité de la loyauté et du respect
entre le roi et les Maçons, ces derniers désignés par Fraternité, conférant à
l’Art royal une valeur morale.
Enfin, il
associe l’Art royal à l’amour, à la liberté et à l’unité dans la paix retrouvée,
le situant ainsi clairement dans un système de valeurs pour l’homme et pour la
société.
Pour
renforcer la fonction performatrice du texte, la formule est mentionnée 11
fois, soit en moyenne, une fois par page, ce qui contribue à l’effet
d’imprégnation.
Au terme
de cette construction, l’expression a acquis une telle épaisseur, une telle
multidimensionnalité et une telle présence qu’elle est à la fois admise par le
lecteur ou l’auditeur et fort difficile à expliciter.
Aussi, l’usage
englobant de la formule chez certains auteurs que nous pointions du doigt au
début de notre propos, est-il largement expliqué par l’étude du texte
d’Anderson, initiateur de son emploi.
Comment,
dans ces conditions, dégager une ou des significations tangibles qui ne font
pas de l’Art royal, une sorte de joker, de mot fourre-tout, qui trahit d’autant
la vacuité de la pensée que le propos est exprimé avec solennité ?
Nous avons
tous connu des FF\ qui, abusant de formules aux sonorités
flatteuses, s’abandonnaient volontiers aux délices de propos emphatiques et
sentencieux dont le sens échappe jusqu’aux plus avertis d’entre nous qui
cherchent en vain un semblant de conviction.
Néanmoins,
concédons qu’il n’est pas aisé de se forger une représentation claire du
concept d’Art royal lorsque le promoteur de l’expression, lui-même, s’est
attaché à le charger d’aussi nombreuses significations.
L’examen
des textes postérieurs aux Constitutions d’Anderson apporterait-elle une
réponse à la question du sens ? Le sens se serait-il stabilisé, par la
suite, dans une direction préférentielle ? Force est de constater qu’il
n’en est rien. Les textes ou discours se référant à l’Art royal laissent le
concept indéfini. Et ce n’est pas le discours – écrit mais jamais prononcé – du
chevalier Michel de Ramsay, dès 1737, qui permet d’en fixer un sens dans la
continuité d’Anderson. Au contraire, il écrit que : « Des Isles Britanniques, l'Art Royal commence à repasser dans la
France », pour marquer le déploiement de la F\M\ sur le sol de France.
Avec Ramsay, l’expression Art royal devient synonyme de F\M\.
C’est à
cela que nous devons, aujourd’hui, la définition popularisée sur le web de
l’Art royal comme l’un des noms donné à la maçonnerie, entendue comme un idéal
de vie et une élévation, en usage jusqu’au 18e siècle et qui fut remplacée
par Ordre Maçonnique.
Par
ailleurs, il n’est pas rare de trouver des textes comportant une unique mention
de l’Art royal soit dans le titre, soit dans l’introduction, soit dans la
conclusion, sans que la notion soit explicitée, analysée, commentée ou
articulée avec d’autres éléments qui lui donne sens. Nous sommes alors en
présence d’une invocation, de la mobilisation dans le discours d’une sorte
d’emblème qui positionne celui qui l’arbore comme détenteur de connaissances
élevées et difficilement accessibles. Il peut en être même dans son emploi en
Loge pour tenter de briller auprès de l’auditoire. Les métaux sont-ils alors
toujours à l’extérieur du Temple ? En tous cas, cela ne nous permet pas de
tirer de l’usage de la formule un enseignement propre à identifier un sens
commun aux différents auteurs ou locuteurs.
Nous
proposerons donc une autre voie en nous rappelant que l’expression était
utilisée avant la fondation de la Maçonnerie spéculative et en-dehors d’elle.
Y
aurait-il donc un lien entre l’emploi de l’Art royal hors la maçonnerie et le
choix fait par Anderson d’en faire une formule phare de ses Constitutions ?
Quels sont
donc les autres emplois de la formule ?
Au sens
propre, c’est-à-dire au sens profane, l’art royal désigne l’ensemble des
savoir-faire et œuvres d’art à destination du roi. On parlera ainsi, par
exemple, de tel objet, une pièce d’orfèvrerie ou un meuble, comme d’un chef-d’œuvre
de l’art royal. Il existe d’ailleurs une Société d'Art Royal qui s’efforce de
faire connaître et valoriser ce patrimoine inestimable.
Ce sens
profane s’applique à l’ensemble des arts les plus élevés, les plus précieux,
les plus remarquables. Cela comprend donc aussi la construction des édifices
possédant une architecture élaborée, telles les cathédrales.
C’est ici
que nous trouverons un premier point d’appui pour lier cet usage profane de
l’expression pour désigner l’art des bâtisseurs avec son emploi par Anderson.
Car les bâtisseurs de cathédrales n’étaient pas seulement des maîtres-maçons,
au sens opératif du terme, c’est-à-dire maîtrisant toutes les techniques
nécessaires à l’édification de ces chefs-d’œuvre, mais étaient mus par un élan
de foi pour participer à la construction d’une œuvre qui dépasse ceux qui y
contribuent.
L’Art
royal acquiert ici une double dimension, il s’agit d’un savoir-faire
remarquable conjugué à une force spirituelle intérieure. Rien n’aurait été
réalisable sans l’élan de spiritualité mobilisant chaque ouvrier pour la
construction de l’édifice. Et c’est vraisemblablement ce double niveau de
lecture qui a incité James Anderson à utiliser l’expression. Le F\M\ travaille pour
améliorer la société, mais cela passe nécessairement par un travail sur soi.
Un second
point d’appui réside dans un domaine qui utilise l’expression Art royal, mais
dans sa forme latine d’Ars regia, il s’agit de l’alchimie. Ici encore, la
démarche intérieure accompagne le savoir-faire. La transformation de la matière
par l’alchimiste va de pair avec une modification de son être. Intériorité et
action extérieure sont les deux facettes d’une même démarche qui se veut
contribuer à l’harmonie du monde. Là encore, Anderson a pu voir un intérêt à
utiliser la dénomination Art royal de l’alchimie pour exposer les fondements de
la Maçonnerie spéculative et signifier ainsi le cheminement intérieur qu’est
appelé parcourir tout F\M\.
Ces deux
domaines, celui des bâtisseurs comme celui de l’alchimie, véhiculent également
un enseignement important relatif à la signification des symboles, voire une
approche ésotérique. L’Art royal désigne donc aussi une acculturation à la
signification symbolique chère à la démarche initiatique maçonnique.
Enfin, ces
connaissances permettent à l’homme d’accéder à une représentation et une
compréhension du monde qui font de lui un initié.
Au terme
des nos investigations, se dégagent plusieurs options d’interprétation du
concept d’Art royal.
Soit
rester proche du texte fondateur d’Anderson et accepter la très large polysémie
de l’expression, au risque de ne pas pouvoir identifier à quel passage du texte
il convient de se référer pour accéder au sens.
Soit, sur
les traces de Ramsay, d’en faire un équivalent de F\M\.
Soit
enfin, et c’est là notre thèse, de considérer que si l’expression a été choisie
comme marqueur fort du texte fondateur, c’est en vertu de critères spécifiques
qui reflètent les caractéristiques de notre démarche maçonnique, à
savoir :
1)
la méthode qui allie travail sur soi avec action dans
la société
2)
les valeurs fondatrices de fraternité et de recherche
de l’harmonie
3)
le travail sur les symboles et la signification
ésotérique des textes
C’est sur
la base de ces critères que pourrait s’entendre l’Art royal exprimant ainsi des
structures profondes de l’engagement maçonnique, tout en se détachant de tel ou
tel mythe particulier, et offrir ainsi un vocable qui puisse constituer un
référent commun.

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