ART ROYAL



 
S’engager à présenter une planche sur l’Art royal procède d’un pari, plus que d’un simple travail spéculatif, tant il et vrai que de l’expression inscrite dans nos textes de référence, mais plus encore son usage emphatique par des F\M\ connus ou moins rayonnant, nous en fait apparaître un sens aussi important qu’obscur.
L’expression « Art royal » est fort ancienne. On la trouve déjà chez Platon, dans le dialogue intitulé Le politique avec pour sous-titre De la royauté, pour désigner les compétences que doit posséder un homme ou une femme politique pour produire de l'unité dans une cité qui est fondamentalement plurielle.
Bien évidemment, le sens platonicien ne correspond pas à l’objet de la planche de ce soir, mais son évocation est importante, à deux titres au moins, pour éclairer ce que peut signifier, pour nous F\M\, l’Art royal.
Importante, d’une part, pour situer historiquement l’usage de l’expression car l’emploi de ces deux mots a connu de fortes fluctuations sémantiques au cours des différentes périodes de l’histoire et il est bon de s’attacher à fixer quelques points de repères qui en ont marqué l’évolution.
Importante, d’autre part, car le sens platonicien intègre déjà, dans l’Art royal, deux caractères que nous retrouverons plus tard : la référence au pouvoir et la recherche de l’unité.
Mais commençons par nous intéresser à l’emploi du mot, aujourd’hui, chez des auteurs qui publient sur le sujet.
Jean-Pierre Bayard, dans son ouvrage bien connu Symbolique maçonnique traditionnel, commence ainsi la conclusion du tome 1 consacré aux Loges bleues : « Le grand art de la F\M\, l’Art royal, est sans doute l’art de la vie. »
Dans l’ouvrage L’art royal de la franc-maçonnerie, Jean Onofrio écrit, là encore comme première phrase de conclusion : « L’Art royal œuvre à la reconstitution de l’Unité et au maintien de la cohérence du vivant afin que la lumière circule, soit transmise, et que les forces créatrices continuent à vivifier le monde. ».
Edouard Plantagenet, dans ses Causeries initiatiques, énonce, dans le paragraphe consacré à ce sujet : « L’Art royal est donc celui qui mène l’homme à la perfection humaine. Il ne s’exerce pas à des fins supra-terrestres et reste ainsi spécifiquement maçonnique. ».
Art de la vie, circulation et transmission de la lumière, force créatrice, perfection humaine, son caractère maçonnique, autant de concepts englobant et d’attributs superlatifs pour définir et qualifier l’Art royal qui nous donnent le vertige si nous tentons de définir ce qu’il représente par son contenu et ses propriétés.
Il ne s’agit pas, à ce stade, d’engager une discussion sur le bien-fondé des définitions qu’en donnent ces auteurs, mais de souligner la difficulté pour le nouvel initié, peut-être aussi pour le vieux M\, ou encore pour le profane qui cherche à comprendre la démarche maçonnique, de s’approprier l’idée véhiculée par l’expression « Art royal ».
Dans bien des cas, l’Art royal est employé avec cette acception globalisante, voire totalisante, dont on a du mal à cerner les contours et le contenu. On peut même la voir, dans certains cas, utilisée comme synonyme de Franc-maçonnerie.
Jules Boucher publie en 1948 son ouvrage de référence qu’il intitule La symbolique maçonnique ou L'art royal remis en lumière …
Nous le voyons, la plupart des auteurs confèrent à l’Art royal une signification très large. Le but de cette planche sera donc de tenter de baliser le champ des significations couvert par l’expression pour permettre d’en construire une représentation structurée.
Dans un souci de méthode, nous commencerons notre parcours dans le labyrinthe des significations, en nous plongeant dans les origines de la F\M\. En effet, même si l’expression Art royal a pu exister antérieurement aux obédiences et aux loges ou encore dans d’autres domaines ou d’autres pratiques, il importe de pouvoir situer précisément l’avènement de cette notion dans la filiation maçonnique.
On trouve le premier emploi de ce vocable en 1723, dans Les Constitutions d’Anderson, où il est cité pas moins de 11 fois. Dans quel contexte James Anderson est-il amené à écrire ces fameuses Constitutions et sur quoi s’appuie alors la référence à l’Art royal ?
Avant ce texte, bien des documents avaient été écrits pour régler la vie des ateliers maçonniques qui constituaient ce que nous appelons aujourd’hui les Anciens devoirs.
Dès le 13e siècle, nous avons connaissance de la rédaction de textes qui régissent la maçonnerie opérative : Les statuts de Bologne en 1248 qui règlementent la Société des Maîtres du mur et de la charpente ou Le livre des métiers en 1268 qui organise à Paris les professions de maçons, tailleurs de pierre, plâtriers et morteliers.
Mais c’est à la fin du 14e siècle qu’apparaît pour la première fois, mêlé aux statuts de la profession, un récit mythique qui fonde la corporation des maçons opératifs comme continuateurs et dépositaires d’une science et d’une technique qui plonge ses racines dans la plus haute antiquité. Le manuscrit Regius – ainsi dénommé car, de rédaction anonyme, il faisait partie des archives royales – est considéré comme le plus ancien document maçonnique connu.
Ecrit en 1390, ce texte est constitué de 794 vers octosyllabes, en rimes dites plates, c’est-à-dire dont chaque paire de vers consécutifs se terminent par le même son. Cette structure versifiée correspond moins, selon les philologues, à de la poésie qu’à un usage répandu à l’époque d’utiliser ce procédé de répétition phonétique pour une meilleure mémorisation du texte. Ce qui tend à valider l’idée selon laquelle la tradition se transmettait essentiellement de façon orale.
Ce manuscrit comprend plusieurs parties qui traitent des valeurs morales au sein de la guilde des bâtisseurs, des statuts de la corporation des maçons, mais également – et c’est là l’intérêt particulier de ce texte – de l’histoire mythique de la Maçonnerie ainsi que des sept arts libéraux.
Parallèlement, l’Europe médiévale, autour des années 1400, connaît un véritable essor dans les domaines artistiques de la bijouterie, de l’orfèvrerie, de l’enluminure, de la statuaire et, bien sûr, de l’architecture avec le style gothique.
Dans une étude sur la période, publiée en 2006, Michèle Tomasi, historienne des arts de l’Université de Lausanne, explique l’effervescence artistique de l’époque.
« La période se caractérise par l’intensité et la fréquence des rapports entre les commanditaires et par la mobilité des artistes. On connaît bien désormais l’importance et l’étendue des réseaux qui assuraient la circulation des hommes et des objets, réseaux tissés par les alliances entre les familles princières, mais aussi liens familiaux ou solidarités régionales qui poussaient les artistes à se soutenir les uns les autres.
L’utilisation de carnets de modèles – qu’on transportait, donnait, héritait, volait – assurait la diffusion de formules iconographiques et de solutions de style.
Une catégorie de commanditaires mérite sans doute d’être singularisée, celle des grands ecclésiastiques. Au sein de ce groupe, la référence éventuelle aux pratiques en vogue à la cour cohabite avec le poids de modèles de commande traditionnels et prestigieux : d’un grand prélat on attend normalement qu’il se soucie de la magnificence de son église. Ce côté institutionnel, pour ainsi dire, de la commande ecclésiastique est bien lisible dans les choix des évêques anglais, dont la générosité profite, tout au long des 14e et 15e siècles, à leurs cathédrales et aux grands collèges universitaires qu’ils fondent. »
Une autre historienne, Christine Desgrez, dans son ouvrage Vivre au Moyen-Age : La France en 1400, décrit en ces termes l’époque.
« Le long règne de Charles VI (1380-1422) est marqué par une éclosion artistique tout à fait exceptionnelle. Le Moyen-Age se termine, on s'achemine vers la Renaissance, la capitale est à son apogée. Protégée du reste du royaume par d'épais murs fortifiés, elle abrite un épanouissement artistique sans précédent et devient le principal lieu d'approvisionnement des princes, tels que les ducs de Berry et de Bourgogne, en œuvres d'art. Les poètes et les musiciens gagnent l'enthousiasme de la Cour, les orfèvres créent des pièces toujours plus somptueuses, les enlumineurs réalisent des livres précieux, tant par leur contenu que par la richesse de leurs illustrations. »
Ainsi l’introduction des mythes et des arts libéraux en maçonnerie opérative est contemporaine d’un essor artistique qui a, sans nul doute, contribué à enrichir les références culturelles maçonniques comme à dynamiser la vie des confréries de bâtisseurs.
Dès 1410, un deuxième texte vient renforcer cette acculturation des maçons opératifs aux mythes fondateurs, le manuscrit Cooke, texte également anonyme ainsi désigné en raison de son éditeur Matthew Cooke.
Nous sommes donc en présence, au cours de cette période fin 14e début 15e siècle, d’une véritable mutation des ateliers opératifs qui intègrent alors, dans leurs références communes, des mythes antiques et les arts libéraux.
L’histoire (légendaire) du métier de maçon y est exposée en faisant remonter son origine à Adam et son fils Caïn.
Pythagore, Hermès, la construction de la tour de Babel sont évoqués dans cette longue chaîne de transmission du savoir des constructeurs.
L’architecture gothique des cathédrales est présentée comme reprenant plusieurs éléments de la construction du temple de Salomon.
Les Sept Arts Libéraux, c'est-à-dire non serviles, y sont détaillés. Il y est précisé que les connaissances propres à ceux-ci étaient inscrites dans les deux colonnes de la connaissance.
La Géométrie – avec Euclide récemment redécouvert – est particulièrement mise à l’honneur comme base de l’art du maçon. Son origine égyptienne, liée à la mesure de la Terre, y est affirmée.
On le voit, bien qu’encore opérative, l’initiation maçonnique ne consistait plus seulement à transmettre les secrets du métier dans le respect de certaines valeurs, mais visait aussi à l’inscrire dans une tradition incorporant sciences, mythes et symboles.
C’est trois siècles plus tard, en septembre 1721, que James Anderson est mandaté par la Grande Loge, récemment constituée à Londres par la réunions de quatre loges spéculatives, pour écrire une histoire de la F\M\. Celle-ci est publiée en 1723 sous le nom de The Constitutions of the Free-Masons.
L’œuvre d’Anderson reprend les éléments mythiques des premiers textes en précisant certains passages, en modifiant d’autres, en en rajoutant de nouveaux.
En voici quelques extraits en trois temps.
Premier temps, les origines dans la haute antiquité.
« Les Israélites, à leur sortie d’Égypte, constituaient un royaume de Maçons, bien instruits sous la conduite de leur Grand Maître Moïse qui, dans le désert, les réunissait fréquemment en Grande Loge régulière, et leur donnait de sages Obligations et Règlements qu’ils auraient dû bien observer. »
« Le Temple du Dieu éternel, à Jérusalem avait été commencé, et achevé, à l’étonnement du monde entier, dans le court laps de temps de sept ans et six mois, par cet homme très sage, ce très glorieux roi d’Israël, ce prince de la Paix et de l’Architecture qu’était Salomon. »
« C’est à juste titre qu’il fut considéré comme étant de loin la plus belle œuvre de Maçonnerie de la terre, et la plus grande merveille du monde. »
« Et quand le Temple du vrai Dieu eut fait l’admiration de tous les voyageurs, qui le prirent pour un modèle parfait, ceux-ci entreprirent à leur retour de rectifier l’Architecture de leurs propres pays. Ainsi, après la construction du Temple de Salomon, la Maçonnerie progressa-t-elle dans toutes les nations voisines ; car les nombreux artistes employés par Hiram Abif se dispersèrent, après son achèvement, en Syrie, en Mésopotamie, en Assyrie, en Chaldée, à Babylone, chez les Mèdes, en Perse, en Arabie, en Afrique, en Asie Mineure, en Grèce, et dans les autres pays d’Europe où ils enseignèrent cet Art libéral aux enfants nés libres de personnages éminents.
Leur dextérité permit aux Rois, Princes et Potentats de construire de nombreux édifices superbes et de devenir Grands Maîtres, chacun sur son propre territoire, et ils rivalisèrent à exceller dans cet Art Royal. »
Deuxième temps, l’ancrage en Ecosse et en Angleterre.
« Les rois d’Écosse ont beaucoup soutenu l’Art royal, depuis les temps les plus anciens jusqu’à l’union des [deux] Couronnes ; on le constate d’après les vestiges des édifices célèbres de cet ancien royaume, et par les Loges qui s’y sont maintenues sans interruption durant plusieurs centaines d’années ; leurs archives et leurs traditions attestent du grand respect de ces rois pour cette honorable Fraternité, qui a toujours donné maintes preuves de son amour et de sa loyauté. 
C’est de là que vient l’ancienne santé portée par les Maçons écossais: Que Dieu bénisse le Roi et le Métier !
L’exemple royal ne fut pas ignoré par l’aristocratie, la petite noblesse et le clergé d’Écosse, qui s’unirent en maintes circonstances dans l’intérêt du Métier et de la Fraternité, les rois étant souvent les Grands Maîtres, jusqu’à ce que les Maçons d’Écosse aient été encouragés à désigner un Grand Maître et un Grand Surveillant permanents, recevant leur salaire de la Couronne et reconnus comme tels par tout nouveau frère du royaume, lors de son admission. »
Troisième temps, un message universel.
« On pourrait démontrer, si nécessaire, que de cette ancienne Fraternité, les Sociétés (ou Ordres) chevaleresques, de même que les Ordres religieux, ont emprunté, au cours du temps, beaucoup d’usages solennels ; aucun d’eux n’a en effet été mieux fondé, plus correctement établi, ou n’a davantage respecté ses lois et ses obligations que les Maçons acceptés l’ont fait. Au cours des âges et dans chaque pays, ils ont maintenu et propagé leurs engagements, d’une façon qui leur est propre, à laquelle ne peuvent accéder les plus savants et les plus instruits, bien que ces derniers aient souvent tenté d’y parvenir ; ils se reconnaissent et s’aiment les uns les autres, même sans le secours de la parole, ou en parlant des langues différentes.
Les libres nations britanniques sont délivrées, aujourd’hui, des guerres civiles et étrangères et jouissent des fruits délicieux de la paix et de la liberté. Elles ont largement, depuis peu, laissé libre cours à leur génie florissant pour tous les genres de la Maçonneries, et réveillé les Loges endormies de Londres. Cette belle métropole s’enrichit, comme d’autres régions, de Loges particulières de valeur, qui tiennent des assemblées trimestrielles et une assemblée générale annuelle. Les formes et les usages de la très ancienne et vénérable Fraternité y sont enseignés, l’art royal dûment pratiqué, et le ciment de la Fraternité préservé ; si bien que l’ensemble du corps ressemble à une arche bien construite. »
Après la lecture de ces passages, on perçoit la manière dont Anderson procède pour donner sens – ou plutôt des sens – à l’Art royal. Car en effet, la signification de l’expression évolue avec les différents moments du texte.
Il convient, en premier lieu, d’avoir à l’esprit que cette formule n’est attestée dans aucun des nombreux textes des Anciens devoirs avant Anderson. On peut donc émettre l’hypothèse que celle-ci est nouvelle aux oreilles des F\M\ de son époque et que James Anderson, à travers cette commande qui lui a été adressée de produire un texte fondateur de la F\M\ spéculative, a pour objectif de construire un concept maçonnique nouveau, qui prend corps dans cette formule de l’Art royal, pour exprimer une idée identificatrice de la F\M\ ayant valeur de synthèse.
On peut comprendre une telle démarche. Pour la première fois dans l’histoire, des loges s’étaient rassemblées pour créer une Obédience, traçant ainsi un sillon dont on connaît aujourd’hui la fécondité. Mais pour réussir à unir des maçons libres dans des loges libres, encore fallait-il en appeler à une idée supérieure, à forger une représentation suffisamment forte pour qu’elle puisse être partagée par tous.
C’est la fonction qu’a pu remplir l’Art royal.
En élaborant ses Constitutions, Anderson fabrique cette représentation unificatrice, sorte de phare de la pensée maçonnique qui rayonne dans l’espace et défie le temps.
Comment y est-il parvenu ?
Pour mettre à jour la rhétorique utilisée par James Anderson pour faire passer ce nouveau concept, il faudrait travailler en profondeur sur le texte avec l’aide et les compétences de linguistes. Mais nous pouvons modestement apporter quelques réponses à partir des passages qui ont été cités.
Tout d’abord, Anderson puise dans le mythe, bien connu par les Maçons, du Temple de Salomon pour désigner le savoir de l’architecte et du bâtisseur par l’Art royal. Art pour le constructeur, royal pour Salomon.
Il apporte ensuite une explication de sa diffusion à l’ensemble des pays, fondant ainsi une filiation. Les bâtisseurs de cathédrales et leurs continuateurs spéculatifs sont donc dépositaires de cet Art royal.
Le rappel que les rois furent souvent des Grands Maîtres provoque une assimilation entre pouvoir royal et art des bâtisseurs renforçant ainsi l’expression Art royal.
Dans le même mouvement, Anderson évoque la réciprocité de la loyauté et du respect entre le roi et les Maçons, ces derniers désignés par Fraternité, conférant à l’Art royal une valeur morale.
Enfin, il associe l’Art royal à l’amour, à la liberté et à l’unité dans la paix retrouvée, le situant ainsi clairement dans un système de valeurs pour l’homme et pour la société.
Pour renforcer la fonction performatrice du texte, la formule est mentionnée 11 fois, soit en moyenne, une fois par page, ce qui contribue à l’effet d’imprégnation.
Au terme de cette construction, l’expression a acquis une telle épaisseur, une telle multidimensionnalité et une telle présence qu’elle est à la fois admise par le lecteur ou l’auditeur et fort difficile à expliciter.
Aussi, l’usage englobant de la formule chez certains auteurs que nous pointions du doigt au début de notre propos, est-il largement expliqué par l’étude du texte d’Anderson, initiateur de son emploi.
Comment, dans ces conditions, dégager une ou des significations tangibles qui ne font pas de l’Art royal, une sorte de joker, de mot fourre-tout, qui trahit d’autant la vacuité de la pensée que le propos est exprimé avec solennité ?
Nous avons tous connu des FF\ qui, abusant de formules aux sonorités flatteuses, s’abandonnaient volontiers aux délices de propos emphatiques et sentencieux dont le sens échappe jusqu’aux plus avertis d’entre nous qui cherchent en vain un semblant de conviction.
Néanmoins, concédons qu’il n’est pas aisé de se forger une représentation claire du concept d’Art royal lorsque le promoteur de l’expression, lui-même, s’est attaché à le charger d’aussi nombreuses significations.
L’examen des textes postérieurs aux Constitutions d’Anderson apporterait-elle une réponse à la question du sens ? Le sens se serait-il stabilisé, par la suite, dans une direction préférentielle ? Force est de constater qu’il n’en est rien. Les textes ou discours se référant à l’Art royal laissent le concept indéfini. Et ce n’est pas le discours – écrit mais jamais prononcé – du chevalier Michel de Ramsay, dès 1737, qui permet d’en fixer un sens dans la continuité d’Anderson. Au contraire, il écrit que : « Des Isles Britanniques, l'Art Royal commence à repasser dans la France », pour marquer le déploiement de la F\M\ sur le sol de France. Avec Ramsay, l’expression Art royal devient synonyme de F\M\.
C’est à cela que nous devons, aujourd’hui, la définition popularisée sur le web de l’Art royal comme l’un des noms donné à la maçonnerie, entendue comme un idéal de vie et une élévation, en usage jusqu’au 18e siècle et qui fut remplacée par Ordre Maçonnique.
Par ailleurs, il n’est pas rare de trouver des textes comportant une unique mention de l’Art royal soit dans le titre, soit dans l’introduction, soit dans la conclusion, sans que la notion soit explicitée, analysée, commentée ou articulée avec d’autres éléments qui lui donne sens. Nous sommes alors en présence d’une invocation, de la mobilisation dans le discours d’une sorte d’emblème qui positionne celui qui l’arbore comme détenteur de connaissances élevées et difficilement accessibles. Il peut en être même dans son emploi en Loge pour tenter de briller auprès de l’auditoire. Les métaux sont-ils alors toujours à l’extérieur du Temple ? En tous cas, cela ne nous permet pas de tirer de l’usage de la formule un enseignement propre à identifier un sens commun aux différents auteurs ou locuteurs.
Nous proposerons donc une autre voie en nous rappelant que l’expression était utilisée avant la fondation de la Maçonnerie spéculative et en-dehors d’elle.
Y aurait-il donc un lien entre l’emploi de l’Art royal hors la maçonnerie et le choix fait par Anderson d’en faire une formule phare de ses Constitutions ?
Quels sont donc les autres emplois de la formule ?
Au sens propre, c’est-à-dire au sens profane, l’art royal désigne l’ensemble des savoir-faire et œuvres d’art à destination du roi. On parlera ainsi, par exemple, de tel objet, une pièce d’orfèvrerie ou un meuble, comme d’un chef-d’œuvre de l’art royal. Il existe d’ailleurs une Société d'Art Royal qui s’efforce de faire connaître et valoriser ce patrimoine inestimable.
Ce sens profane s’applique à l’ensemble des arts les plus élevés, les plus précieux, les plus remarquables. Cela comprend donc aussi la construction des édifices possédant une architecture élaborée, telles les cathédrales.
C’est ici que nous trouverons un premier point d’appui pour lier cet usage profane de l’expression pour désigner l’art des bâtisseurs avec son emploi par Anderson. Car les bâtisseurs de cathédrales n’étaient pas seulement des maîtres-maçons, au sens opératif du terme, c’est-à-dire maîtrisant toutes les techniques nécessaires à l’édification de ces chefs-d’œuvre, mais étaient mus par un élan de foi pour participer à la construction d’une œuvre qui dépasse ceux qui y contribuent.
L’Art royal acquiert ici une double dimension, il s’agit d’un savoir-faire remarquable conjugué à une force spirituelle intérieure. Rien n’aurait été réalisable sans l’élan de spiritualité mobilisant chaque ouvrier pour la construction de l’édifice. Et c’est vraisemblablement ce double niveau de lecture qui a incité James Anderson à utiliser l’expression. Le F\M\ travaille pour améliorer la société, mais cela passe nécessairement par un travail sur soi.
Un second point d’appui réside dans un domaine qui utilise l’expression Art royal, mais dans sa forme latine d’Ars regia, il s’agit de l’alchimie. Ici encore, la démarche intérieure accompagne le savoir-faire. La transformation de la matière par l’alchimiste va de pair avec une modification de son être. Intériorité et action extérieure sont les deux facettes d’une même démarche qui se veut contribuer à l’harmonie du monde. Là encore, Anderson a pu voir un intérêt à utiliser la dénomination Art royal de l’alchimie pour exposer les fondements de la Maçonnerie spéculative et signifier ainsi le cheminement intérieur qu’est appelé parcourir tout F\M\.
Ces deux domaines, celui des bâtisseurs comme celui de l’alchimie, véhiculent également un enseignement important relatif à la signification des symboles, voire une approche ésotérique. L’Art royal désigne donc aussi une acculturation à la signification symbolique chère à la démarche initiatique maçonnique.
Enfin, ces connaissances permettent à l’homme d’accéder à une représentation et une compréhension du monde qui font de lui un initié.
Au terme des nos investigations, se dégagent plusieurs options d’interprétation du concept d’Art royal.
Soit rester proche du texte fondateur d’Anderson et accepter la très large polysémie de l’expression, au risque de ne pas pouvoir identifier à quel passage du texte il convient de se référer pour accéder au sens.
Soit, sur les traces de Ramsay, d’en faire un équivalent de F\M\.
Soit enfin, et c’est là notre thèse, de considérer que si l’expression a été choisie comme marqueur fort du texte fondateur, c’est en vertu de critères spécifiques qui reflètent les caractéristiques de notre démarche maçonnique, à savoir :
1)     la méthode qui allie travail sur soi avec action dans la société
2)     les valeurs fondatrices de fraternité et de recherche de l’harmonie
3)     le travail sur les symboles et la signification ésotérique des textes
C’est sur la base de ces critères que pourrait s’entendre l’Art royal exprimant ainsi des structures profondes de l’engagement maçonnique, tout en se détachant de tel ou tel mythe particulier, et offrir ainsi un vocable qui puisse constituer un référent commun.



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