DES PIERRES POUR UN TEMPLE.
« Du parvis de la sagesse à l’autel de la vérité »
« Fécondée
par les fiançailles de la terre et de l’eau et le mariage de l’air et du feu,
la pierre est assimilée à l’homme dont elle représente la personnalité profonde
et le rapproche de la nature divine de leur commune création……. »
Pour pénétrer le caractère intemporel qui rassemble la pierre et le temple, il convient d’examiner séparément quelques notions initiales du symbolisme qui se dégage de ces matériaux inséparables de la nature humaine…
Fécondée par les fiançailles de la terre et de l’eau et le mariage de l’air et du feu, la pierre est assimilée à l’homme dont elle représente la personnalité profonde et le rapproche de la nature divine de leur commune création. Les Hébreux disaient à la pierre : “Tu m’as enfanté” et, point central de l’univers tout comme d’une liste loin d’être exhaustive, la pierre est devenue le support des textes où s’inscrit la Loi, le support des sacrifices offerts sur l’Autel des Dieux, le support angulaire des Temples élevés à la gloire de la Divinité, le support des flèches dressées vers le ciel par la foi des bâtisseurs …
Représentation parfaite, sur terre, de la demeure céleste des dieux sur lesquels on s’accorde pour concevoir l’origine de la création du monde, le temple est un lieu de recueillement qui n’implique pas nécessairement le besoin de se rapprocher d’une divinité ni de trouver un refuge face aux angoisses existentielles, mais bien plutôt de satisfaire une soif de comprendre et, éventuellement, de maîtriser les forces qui président aux évènements que nous subissons.
Et c’est en cela qu’il rejoint sa fonction initiale qui consistait à être un observatoire des astres et des phénomènes célestes en rapport avec les phénomènes terrestres…
Et c’est en cela qu’il rejoint sa fonction initiale qui consistait à être un observatoire des astres et des phénomènes célestes en rapport avec les phénomènes terrestres…
Maintenant, du moment où il est questionné pour attester de son appartenance à l’ordre initiatique auquel il vient d’adhérer, chacun de nous connait la force qui conduit la réponse convenable. Et à celui auquel le silence s’impose, c’est par la complexe évocation d’un mot qu’il lui est demandé de répondre afin d’illustrer le savoir de sa main… Au pied d’une colonne, la magie du verbe transpire sous la peau écailleuse du Vivant. Et à ceux qui souhaitent parcourir la voie royale de l’initiation, les chemins qui la rejoignent empruntent des sentiers jalonnés par la multitude des édifices de toute sorte, érigés à la gloire de l’esprit pour les uns, ou bien à celle de l’âme pour les autres.
Aussi, quand un Ordre propose d’emprunter la piste pavée des intentions de nature à assurer le progrès de l’humanité, il devient concevable de porter un regard attentif sur la nature, la qualité et l’appareillage des matériaux qui ont pourvu à l’édification des phares qui éclairent cette route… Et dans les havres de repos et d’active méditation susceptibles de désaltérer le voyageur assoiffé de connaissance, le phare devient temple du moment où la lumière qu’il dispense se nourrit de l’errance des pèlerins en quête de vérité…
C’est ainsi que sur le chantier où la simplicité d’un même ouvrage conduit de la taille d’une pierre pour les uns à la construction d’une cathédrale pour les autres, l’âme et l’esprit se confondent dans une alliance aux effets enivrants pour les seuls initiés aux mystères de l’aventure spirituelle… Cependant, toute aventure nécessite un point de départ et aux yeux de quelques adeptes de l’enracinement symbolique des lieux de partage de l’esprit, le coeur de cette inspiration antédiluvienne pouvait très bien, tout aussi bien, et peut-être même mieux qu’ailleurs, se situer sur une terre où l’air a d’abord été un souffle, une terre où toutes les eaux d’un exode se sont déversées dans le temple d’un peuple, une terre où les eaux lustrales de l’engagement initiatique se consument dans le feu d’un amour universel.
Quand, autour de l’an mil avant l’ère chrétienne, le Roi David acheta le champ d’Arauna Jébuséen avec l’intention d’y faire élever une résidence à la mesure de Yahvé, son Dieu protecteur, Jérusalem avait déjà sept siècles d’existence. La ville avait été fondée à une période florissante d’une région soumise alors à l’influence de la XVIIIe dynastie égyptienne et, comme toute ville cananéenne, la Jérusalem pré-israélite avait un temple.
Il s’agissait plutôt d’un sanctuaire à ciel ouvert qui était sans doute celui d’une divinité solaire dont le nom, maintenant oublié, était parcouru d’une tension vers l’universel et auquel était attribué une tendance à la justice la plus large ainsi que l’encouragement à toute vie quelle qu’elle soit.
Il s’agissait plutôt d’un sanctuaire à ciel ouvert qui était sans doute celui d’une divinité solaire dont le nom, maintenant oublié, était parcouru d’une tension vers l’universel et auquel était attribué une tendance à la justice la plus large ainsi que l’encouragement à toute vie quelle qu’elle soit.
Avec l’État davidique, les jébuséens avaient accueilli le culte d’un Dieu venant du sud, le dieu de l’ouragan et du combat symbolisé par une boîte contenant deux pierres, appelée “arche de Dieu ou de Yahvé” et qui, plus tard, sera nommée “arche de l’alliance”. Ils accueillirent ce Dieu avec le respect que les peuples polythéistes du Proche-Orient ancien accordaient à toute divinité et c’est en toute légalité que David planta, dans la roche de Jérusalem, les piquets de la tente qui abritait l’âme de son peuple.
Toutefois, le transfert géographique de la Loi mosaïque depuis la ville d’Hébron jusqu’à celle de Jérusalem nécessitait, selon les usages religieux de l’époque, l’édification d’un Temple destiné à héberger l’“arche de l’alliance” avec, pour le moins, autant de faste que celui instauré pour le palais de la capitale du royaume.
Il y a trois mille ans, les temples n’avaient pas pour vocation, comme aujourd’hui, d’être des espaces de rassemblements communautaires où l’on vient prier à l’écoute de textes sacrés comme la Torah, les Évangiles ou le Coran. A cette époque, ce que nous désignons sous le nom latin de temple (templum) n’était autre que la résidence d’une divinité à laquelle, par ailleurs, était rattachée une importante domesticité constituée par les prêtres, et l’idée d’un palais pour la divinité était un emprunt à la royauté dans sa conception territoriale. Ainsi, le Temple de Salomon s’appellera en hébreu “maison de Dieu”, “maison de Yahwé ” ou “maison du Seigneur”, ou encore “palais du Seigneur” et les prêtres seront les “serviteurs de Yahwé” comme les appelle la Bible.
Toutefois, l’activité de bâtisseur accordée au Roi Salomon s’est d’abord et avant tout développée autour de sa royale personne et c’est seulement ensuite, dans le cadre de l’aménagement de sa propre résidence héritée du Roi David, qu’il se mit à construire un palais pour Yahwé. De la sorte, comme en attestent les Écritures, la divinité et le roi habitent porte à porte et c’est dans ce contexte soumis à la réalisation d’un projet ancestral que Salomon conclut un pacte avec le souverain d’un état voisin, Hiram ou Houram, ou encore Khiram, roi de Tyr.
Sur le chantier en cours et pour une bonne organisation de son activité, ce pacte revêtait une importance capitale car à cette époque, au Proche-Orient, la cité de Tyr était non seulement la maitresse de la “route de l’étain” mais les “ phéniciens ” avaient également la maîtrise de l’abattage et du traitement des arbres de leurs montagnes et les bâtisseurs savent tout ce qui est redevable aux métaux de la mine et aux bois des forêts du moment où ils se font serviteurs des pierres du Temple.
Lorsque le roi Hiram livra le bois de cèdre et de genévrier destiné à l’édification du Temple, ce furent aussi un certain nombre d’ouvriers qui vinrent s’installer à Jérusalem pour contribuer, voire même à diriger l’ouvrage en cours. Et ils le firent avec la même ferveur qu’ils l’auraient fait en hommage à leur propre divinité ; car ce peuple du Liban et de l’Anti-Liban, pratiquait une religion hénothéiste, cette forme particulière du polythéisme où un dieu joue un rôle prédominant par rapport aux autres, ce qui lui vaut un culte préférentiel au sein d’une organisation des divinités en triades, n’excluant cependant pas la présence d’autres dieux.
Le pacte entre les rois Hiram et Salomon dura vingt ans et c’est ainsi qu’aux fins d’édifier un temple pour Yahwé, ce fut sur l’autel d’un temple païen que les adeptes d’une religion polythéiste apportèrent volontairement une large contribution à l’épanouissement du monothéisme…
Les traditions du Compagnonnage rapportent que lorsque le Temple fut terminé, Maître Jacques et Soubise, deux architectes ayant collaboré à son édification, quittèrent ensemble la Judée et, sur la légende initiale du rite des Enfants de Salomon, ils constituèrent leur propre rite de Compagnons respectivement appelés les Enfants de Maître Jacques et les Enfants du Père Soubise… Soubise débarqua à Bordeaux, Maître Jacques s’installa à Marseille et, dès lors, une guerre larvée s’instaura entre leurs partisans…
Ce conflit, au sein du Métier, relève de l’antériorité et de la prééminence du travail de la pierre sur tous les autres ouvrages et, dès lors, la grammaire, la rhétorique et la dialectique, cet ensemble des trois premiers arts libéraux qui compose le trivium va permettre de poursuivre l’analyse du sujet en le faisant basculer dans une réflexion métabolique où il y aurait des pierres pour le temple et des temples pour la pierre… En effet, la métabole, ce procédé qui consiste à utiliser dans la seconde partie d’une phrase des mots déjà utilisés dans la première partie, mais dans un ordre différent pour en modifier le sens, s’inscrit formellement dans la descente au cabinet de réflexion qui, des contingences terrestres du ecce homo élève l’esprit jusqu’aux limites spatiales de la référence biblique relative à la vérité et la vie.
Au Rite Ecossais Ancien et Accepté, étroitement liée au Volume de la Loi Sacrée, la Bible s’impose comme l’écrin tout autant que le socle des outils de la construction ; car si elle y est ouverte sur la perspective ésotérique du Prologue de Jean, il n’en demeure pas moins qu’elle renferme des éléments mythiques et mythologiques, ainsi que des légendes, empruntés aux différentes cultures du Proche et du Moyen-Orient. Alors, si elle se présente comme une bibliothèque plus que comme un livre, il est tout de même nécessaire d’y relever son origine abrahamique pour dégager l’empreinte transcendantale objet de notre attention dans l’alliance de la pierre et du temple…
Dès lors, il est nécessaire de remarquer que le rapport avec le Verbe, ce Dieu qui parle, apparaît donc comme un fait de culture et non de nature, comme un acte de légitimité et non de légalité, comme un trait d’interrogation et non de certitude, comme la révélation non pas d’une signification instaurée pour tous mais comme celle d’un sens à trouver par chacun, dans le silence de l’intelligence et de la liberté.
Aussi, faire crédit à ce long récit que l’on nomme la Bible, c’est l’accepter comme un héritage tout en sachant qu’accepter un héritage c’est prendre connaissance du testament et, qu’il soit ancien ou nouveau, rien n’empêche l’héritier de dépenser ce qu’il reçoit selon son désir. A ce titre, le mythe d’Asclépios, thérapeute blasphémateur foudroyé par Zeus pour avoir ranimé le corps d’un défunt résume bien le thème commun à tous les mythes : l’exigence de spiritualisation des désirs humains.
Pour tous ceux qui en ont “été jugés dignes, le miroir à deux faces de cette renaissance peut très bien ne renvoyer que l’image figée du prolongement de la vie, ou bien alors celle des chemins qui aboutissent à une offrande dans une ultime exigence: “Nos mains vous unissent à nous et à l’Autel de la Vérité !ˮ…
Aucun d’entre nous ne peut chasser de sa mémoire ces quelques mots qui en récompense d’un brulant désir de découvrir les mystères de la communication entre le monde sacré et le monde profane, conduisent le Néophyte à l’Autel des Serments pour l’engager à entamer sa toute première déclinaison de la Lumière.
Toutefois, hormis le fait de considérer les Trois Grandes Lumières symboliques comme la pierre angulaire sur laquelle vient s’aiguiser la foi maçonnique, comment serait-il possible de figer ce triptyque sacré au coeur d’une « Vérité Absolue » ?… Car exalter la vraie Lumière quand elle s’accompagne des contraintes physiques ou psychiques qui entraînent l’émergence du doute et, dans le même temps, faire l’éloge de la Vérité quand on découvre la vanité des Vérités relatives dans un monde voué à la dualité, se révèle un exercice qui réclame bien des efforts et risque de singulièrement décevoir les esprits avides de découvrir les routes conduisant vers un mieux-être, vers un mieux-vivre…
Le Vrai constituant pour Platon, avec le Beau et le Bien, une valeur absolue, la quête de la vérité apparait donc, dès l’origine, comme le but même de la philosophie…. Plus tard, Thomas d’Aquin récusera la nécessité du recours à l’illumination divine invoquée par Augustin d'Hippone pour atteindre la vérité et lui substituera une définition universelle : la vérité est “adéquation de la chose et de l’entendement”… Plus récemment, Madame Blavatsky, la fondatrice de la Société théosophique se déclarait de religion « païenne » car sachant bien ce qui se cache derrière le mot « païen », elle rajoutait qu’ “il n’y a pas de religion supérieure à la Vérité”… Enfin, dernièrement, Simone Weil, cette philosophe “chrétienne hors de l’Église”, a écrit une Note sur la suppression générale des partis politiques, où elle les qualifie d’“organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice”…
Aussi, dans la conjonction de la Vérité Historique qui file entre les doigts du chercheur, et de la Vérité du Mythe qui nourrit l’imaginaire du cherchant, le Rite Ecossais Ancien et Accepté se distingue de la plupart des religions ou des systèmes philosophiques en soumettant la notion de vérité à l’action décapante du VITRIOL alchimique. C’est ainsi que la Vérité, sous toutes ses formes, s’inscrit alors dans le corps immense de la Grande Tradition Primordiale pour analyser et combattre l’angoisse de la métamorphose et éradiquer ce vertige qu’on peut éprouver dans l’instant vertical où l’univers se révèle aussi proche du rien que du quelque chose.
Alors, si l’Autel de la Vérité exige la possession de certitudes qui font la courte-échelle à la connaissance, source de progrès dans la voie de la science et du savoir, il s’avère que la recherche de cette vérité est également l’aveu d’une impuissance à la saisir. Aussi, à défaut de pouvoir l’atteindre et pour approcher la vérité, il faut commencer par mettre en doute ce que l’on croyait savoir, car nos opinions, nos idées, nos préjugés, s’appuient trop souvent sur des raisons formelles, catégoriques et parfois sans fondement ou bien encore totalement fausses. En réalité, “Je pense, donc je suis !ˮ et c’est sur le doute des qualités de la pierre que s’établi la quête de la vérité.
En 1516, pour donner une vie fictive à ses théories de l’idéal social, Thomas More baptise sa cité idéale « Utopia » et, dix-huit ans plus tard, Rabelais renouvelle l’exercice dans « Gargantua », en faisant bâtir l’ « Abbaye de Thélème ».
François Rabelais a lui-même comparé son « Gargantua » à un os qu’il faut rompre pour y trouver la moelle et l’abbaye du bon vouloir étant construite au contraire de toutes les autres selon un plan qui s’oppose à l’ascétisme qu’on associe d’ordinaire à la vie monacale, l’énigme qu’elle présente alors en organisant sa vie collective en l’absence de lois, s’explique par l’entente entretenue harmonieusement au sein d’un groupe de personnes de qualité, élitiste, dans une atmosphère de culture et de politesse.
Rabelais admire la science et la sagesse antique parce que l’une et l’autre, sont demeurées à l’école de la nature et quand il s’occupe de ce qui est sous le soleil, c’est pour tenter de découvrir par le moyen de l’observation et de l’expérience, où et quand peuvent s’allumer les étoiles de vérité qui crèvent les nuits de l’ignorance… Car la morale des moines de l’Abbaye de Thélème n’est pas exempte de discipline et le rire gargantuesque de Frère Jean des Entommeurs se fait discret, courtois, et pieux dans cette abbaye où la volonté d’absence de règle conduit à en devenir une pour des gens libres, bien nés, bien instruits, vivant en honnête compagnie, qui ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice : tout ce qui est ce qu’ils nomment l’honneur …
Quand le Volume de la Loi Sacrée se referme sur le « Prologue de Jean » pour ouvrir la porte à l’œuvre commencée dans le temple, le concept de Vérité échappe aux spéculations philosophiques pour se présenter sous un aspect plus conforme aux réalités humaines auxquelles la Bible reste fondamentalement attachée… Ainsi le « Dieu de vérité » et les « Hommes de vérité » partagent en commun la fidélité à la Parole et à la Loi données par l’Un et reçues par les autres ; marcher dans la vérité signifie se conduire selon la Loi, et un chemin de vérité devient un bon chemin qui conduit directement où il doit mener.
Mais ce qui marque l’esprit dans l’ensemble de ces applications, ce sont les notions de fidélité, de sincérité du langage, de confiance réciproque, de loyauté, d’engagement dans les promesses, de respect du droit ; c’est pourquoi le « Juste », pour qui la Vérité est l’expression de la rectitude morale issue d’un profond respect de la justice, devient alors cet homme de devoir respectueux de l’alliance contractée avec ses semblables et avec l’Ordre auquel, ensemble, ils se soumettent volontairement…
A l’évidence, sur l’Autel sacré de la Loge, il ne pouvait pas y avoir de pages mieux choisies pour recueillir le serment de l’Apprenti et lui confier les secrets qui ont le privilège d’ouvrir les portes du silence…, dans les temples du monde profane.
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